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L'estime de soi des parents - Vous faites-vous confiance?
 

Les parents d’aujourd’hui souffrent d’un manque flagrant de confiance en leurs capacités éducatives. Vrai, mais ce n’est pas de leur faute!

 

Isabelle Cuchet et Marie-Claude Fortin

Magazine Enfants Québec, novembre 2010

  

Cette histoire, glanée dans un livre sur l’éducation, est un véritable test de compétences parentales. Une mère va chercher son enfant à l’école. Peu après la sonnerie, la petite fille sort fièrement de sa classe de maternelle, tenant dans ses bras un gâteau imaginaire posé sur un plateau tout aussi imaginaire, en un geste d’offrande à sa mère. Ravie d’un tel accueil, la maman mord dans le gâteau et l’avale en quelques fausses bouchées. Mais la petite fille a une réaction horrifiée : « Tu devais attendre d’être à la maison pour le manger ! » proteste-t-elle. S’ensuivent cris, pleurs, colère… la petite fille se roule par terre devant l’école et refuse de rentrer chez elle. Après plusieurs minutes passées ainsi, dans les cris et le désarroi, la mère finit par avoir une idée : elle raconte à sa fille qu’elle n’a mangé qu’une toute petite bouchée du gâteau et qu’il lui en reste bien assez pour la collation prévue. L’enfant se calme, sourit et prend tranquillement le chemin de la maison avec sa maman, en n’oubliant évidemment pas les restes de leur gâteau imaginaire. Faites le test : quelle est votre réaction ? N’ayons pas honte de le dire : dans les bureaux d’Enfants Québec, plusieurs d’entre nous ont ressenti un mélange de compassion puis d’admiration pour cette mère qui avait eu une idée fameuse, propre à changer l’humeur de sa fille en une seule petite phrase. Mais l’auteur du livre, qui est psychiatre, était plutôt d’avis que la mère aurait dû faire valoir son autorité devant la crise de fureur de l’enfant. Et toc, nous avions tout faux ! Ah, quels mauvais parents nous avons été de ne pas savoir différencier une bonne d’une mauvaise méthode éducative !

 

Qui dit vrai ?

 

Il faudrait finir par l’admettre, les parents d’aujourd’hui ne savent plus à quel saint se vouer lorsqu’il s’agit d’élever leurs enfants. « Jusqu’à la dernière génération, on “savait” comment éduquer les enfants, et toutes les familles appliquaient un même principe : l’autorité », rappelle Ercilia Palacio-Quintin, docteure en psychologie, qui fut longtemps professeure à l’Université de Trois-Rivières et qui est à présent retraitée. C’était simple, les parents n’avaient qu’à suivre le modèle éducatif de leurs propres parents. Mais en quarante ans, la société a bien changé. Il y a eu la Révolution tranquille et son désir de liberté. Il est devenu « interdit d’interdire », et surtout à ses enfants. Le consensus social sur l’éducation a disparu. Et les nouveaux parents se sont sentis soudain très seuls ! « À force de vouloir être différents de leurs propres parents ou de leurs voisins, ils ont conscience de ce qu’ils ne veulent pas être, mais ils ne savent toujours pas ce qu’ils veulent être, et en particulier comment ils veulent élever leurs enfants », souligne Rose-Marie Charest, psychologue et présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Moins de rigidité, moins d’autoritarisme, c’est bien beau, mais cela ne fait pas une éducation pour autant… La voie est d’autant plus difficile à trouver pour les parents qu’ils sont confrontés à des situations complètement inédites dans l’histoire de la famille. La séparation des couples, la recomposition des foyers, ou encore les réseaux sociaux virtuels, la drogue qui circule de plus en plus dans les écoles, la cyberintimidation, la pornographie sont autant de nouveaux défis pour les enfants et leurs parents. Il y a de quoi se sentir dépassé ! « Des doutes, les parents en ont toujours eu, considère pour sa part Carl Lacharité, directeur du GREDEF, le Groupe de recherche en développement de l’enfant et de la famille. Mais dans le passé ils étaient formulés autrement. Les parents se posaient sur leur enfant des questions telles que : est-ce qu’il va bien ? De nos jours, les questions ne sont probablement pas plus nombreuses, mais elles sont axées sur soi : mon enfant a un problème, qu’est-ce que je fais de mal ? Les parents culpabilisent beaucoup plus facilement. » Il faut peut-être en blâmer une société de plus en plus individualiste, dans laquelle être parent est devenu un défi essentiellement personnel, surtout pour les familles qui ne comptent qu’un seul enfant. « Quand notre enfant va bien, être parent représente une réussite dont nous tirons fi erté, mais quand il va mal, nous le prenons comme un échec personnel », ajoute Carl Lacharité.

 

La faute à Piaget

 

« Il y a quelque chose d’immensément ironique à songer qu’à une époque où l’on n’a jamais possédé autant de connaissances sur le développement de l’enfant, les parents n’ont jamais été aussi démunis », estime France Paradis, conférencière, orthopédagogue et chroniqueuse pour Enfants Québec. « Tout a commencé lorsque Piaget [NDLR : Jean Piaget, psychologue, biologiste] s’est mis à déterminer les différents stades du développement, considère-telle. Avant cela, on nourrissait les enfants de soupe “poulet et nouilles”, et ils poussaient tout seuls ! C’est vraiment Piaget qui a mis au monde l’enfant comme sujet. À sa suite, beaucoup d’autres s’y sont intéressés. On en a fait un thème d’expertise. On s’est mis à étudier les enfants, à en devenir des spécialistes, on a déployé une série de champs de compétence de plus en plus précis, étroits. Et des gens se sont mis à gagner leur vie grâce à ces connaissances. Pédopsychologues, pédopsychiatres, orthopédagogues, psychoéducateurs… on dénombre actuellement une cinquantaine de métiers directement liés à l’enfance. »

 

Les bonnes intentions

 

Les parents sont au fait de cette foison de ressources, eux qui n’ont jamais acheté autant d’ouvrages sur l’éducation, consulté si souvent Internet pour la santé de leur bébé ou recouru si régulièrement à des services téléphoniques comme Éducation coup de fi l pour gérer les crises familiales. « La plupart des parents modernes sont préoccupés par le bien-être de leurs enfants, constate Carl Lacharité. Et comme ils savent aussi désormais qu’être parent, ça s’apprend, ils ont une soif intense d’information. »

 

Depuis quelques années, on parle même du phénomène des « hyper parents », selon le terme lancé par le psychiatre américain Alvin Rosenfeld dans son livre Hyper-Parenting, puis repris par le journaliste et essayiste Carl Honoré, auteur du Manifeste pour une enfance heureuse (Marabout, 2008). Les hyper parents sont ceux qui en font trop, qui veulent trop « bien faire », et qui espèrent ainsi protéger leurs enfants de tout — malheurs, maladies, accidents, peines, échecs… Comme nous redoutons de mal faire, c’est notre peur, en somme, qui nous pousserait à vouloir hyper performer. Mieux vaut en faire trop que pas assez, pensonsnous ! Consé quence : la génération des enfants d’aujourd’hui serait « la plus supervisée de toute l’histoire de l’humanité », selon l’auteur David Brooks (cité dans le livre Perdus sans la nature, de François Cardinal, éd. Québec- Amérique).

 

Alors, puisqu’ils font si bien leurs devoirs, pourquoi sont-ils rongés par la culpabilité d’être de mauvais parents ? En réalité, la plupart se trompent quand ils se jugent négativement ! Leur problème est plutôt un manque de confi ance en eux. Ainsi que le déclare Rose-Marie Charest, « je rencontre de plus en plus de parents qui, parce qu’ils ne se font pas confi ance, se donnent un mal fou pour ne pas s’écouter. En conséquence, ils n’agissent pas comme ils aimeraient le faire au fond d’eux-mêmes, ne se sentent pas bien et culpabilisent. »

 

S’écouter soi-même et être à l’écoute de son enfant, voilà un conseil pas toujours facile à suivre, d’autant moins qu’il arrive que même les experts se contredisent ! Au fait, diriez-vous que la télévision est plutôt bonne ou plutôt mauvaise pour votre enfant ? Même du côté des spécialistes, entre ceux qui pointent les effets stimulants du petit écran et ceux qui mettent de l’avant au contraire ses effets « dépérissants », la polémique est loin d’être épuisée. Ce genre de bataille d’experts est récurrent dans le monde de l’éducation. « Il existe des discours contradictoires quant à l’infl uence qu’ont sur les enfants les jeux vidéo, le végétarisme ou même la garderie ! remarque Ercilia Palacio- Quintin. Lorsque nous sommes parents et que nous prêtons attention à ces querelles, nous sommes piégés car, quelle que soit notre position, nous risquons de nous sentir coupables de ne pas avoir pris la bonne décision pour notre enfant. »

 

Il est d’autant plus diffi cile pour les parents de rester zen dans cette ambiance qu’ils sont scrutés à la loupe par le reste de la société. « Autrefois, les enfants n’étaient que des bras pour aller travailler aux champs, dit Carl Lacharité. Personne d’autre que les parents ne s’y intéressait, et ceux-ci avaient un sentiment de propriété sur leur progéniture. Aujourd’hui, l’enfant a des droits, il est un futur citoyen, un futur électeur, un futur travailleur à part entière… il est une ressource pour la société, qui veille à son éducation conjointement avec ses parents. La société oblige ainsi ces derniers à bien l’éduquer, ce qui est très positif, puisque, comme on le sait, plus un enfant est entouré, mieux il s’épanouira. Mais il y a un revers à cette situation : les parents perçoivent comme un poids le regard de la société sur eux et ils se sentent jugés. »

 

La théorie et la pratique

 

S’il est bon pour un enfant d’être entouré de plusieurs adultes qui s’occupent de lui, de l’éducatrice de la garderie à l’orthopédagogue de l’école en passant par le pédiatre ou l’infi rmière du CLSC, cette conjoncture engendre d’autres problèmes, de l’avis de Carl Lacharité : « Davantage d’adultes autour d’un enfant signifi e davantage de conceptions d’une bonne éducation, dit-il. Or, le partage des responsabilités génère souvent de l’incohérence. Même quand les différents discours entendus à droite et à gauche ne se contredisent pas, les parents n’ont pas toujours les clefs pour en tirer une méthode éducative complète et solide à l’intention de leur propre famille. » Par exemple, ils savent qu’ils doivent avoir une relation d’attachement inconditionnel avec leur enfant pour lui permettre de s’épanouir, et également qu’il faut lui imposer des limites claires pour le sécuriser. « Mais au quotidien, à la maison, ces deux notions sont parfois difficilement conciliables et, dans ces moments-là, le parent est seul à devoir prendre des décisions », explique Carl Lacharité. Résultat : ces adultes qui veulent bien faire en écoutant les conseils de l’éducatrice de leur enfant, de son enseignante ou de son médecin ont réguliè rement l’impression de « lâcher » un pilier important de son éducation et se sentent coupables… Assurément, il n’est pas facile de se voir comme un parent compétent aujour d’hui ! Il existe pourtant une solution pour conjurer notre culpabilité : admettre simplement que ce n’est pas un crime de se tromper. « Être parent, c’est explorer, expérimenter, essayer diverses pistes », résume Rose-Marie Charest. Et cela, aucun expert ne pourra jamais le faire à notre place ! « Faire des erreurs n’est pas grave, au contraire, s’en rendre compte veut dire qu’on est à l’écoute de son enfant et de soi-même », conclut la psychologue.

 

Aussi, dans notre dossier L'Estime de soi des parents:

 

Cessons de culpabiliser! 8 questions à Germain Duclos >>>

 

Quand rien ne va plus Des supernannies à la rescousse >>>

 

Être parent, ça s'apprend 3 clefs pour s'améliorer >>>

 

 

 

 

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