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Trop de bébés sur la planète?

Crise écologique oblige, plusieurs futurs parents s’interrogent sur l’impact environnemental qu’aura leur bébé. Au point que certains pensent même à limiter le nombre de leurs enfants pour protéger l’humanité. 

 

Isabelle Cuchet 

Enfants Québec, septembre 2009

 

Un jour, cela nous tombe dessus. On songe sérieusement à avoir un bébé. Notre tête bouillonne d’interrogations: ferai-je un bon papa, une bonne maman? Comment ma vie va-t-elle se trouver transformée? Aurai-je les moyens de payer des études à cet enfant?... Depuis quelque temps, une autre question se greffe parfois à la liste: le nouveau venu sera-t-il écologiquement correct? 

À 23 ans, Laurie Maurais termine un bac en environnement à l’Université McGill. «Oui, je veux des enfants, dit-elle. Mais après avoir passé quatre ans à étudier l’écologie, je connais l’impact de l’arrivée d’un bébé sur la planète. Un enfant reste une personne de plus qui va consommer et polluer. J’aimerais donc mettre au monde un bébé ou deux, mais pas davantage. Si j’en souhaite un troisième, je l’adopterai, dans le but de limiter ma contribution à la dégradation de la biosphère.» 

Une dette mondiale à considérer 

La décision de la jeune femme a été mûrement réfléchie. «Les pays développés ont construit un système économique basé sur la croissance et la consommation, expose-t-elle. Résultat: nous aurions besoin aujourd’hui de trois planètes pour que l’ensemble de l’humanité consomme comme nous le faisons au Québec. Nous sommes face à un mur.» L’organisme canadien Global Footprint Network, qui quantifie depuis 2003 l’«empreinte écologique» des activités humaines tout autour du globe, confirme cette analyse. L’an dernier, ses experts ont marqué d’une pierre noire la date du 23 septembre. C’est le jour où, selon leurs calculs, l’humanité a fini de consommer les ressources produites en 365 jours par la biosphère. Ce qui signifie que, du 24 septembre au 31 décembre 2008, nous avons utilisé des ressources «empruntées» à la présente année. En 2007, le désigné «jour du dépassement» avait été le 6 octobre. En 1996, il se situait encore début novembre... Voilà qui revient à dire que notre «dette publique environnementale» s’amplifie d’année en année, sans que la tendance montre aucun signe de ralentissement! 

Parallèlement, la population terrestre augmente elle aussi à un rythme jamais égalé dans l’histoire de l’humanité. Il nous avait fallu des milliers d’années pour atteindre le premier milliard d’humains au début du XIXe siècle. Deux cents ans de plus ont été nécessaires pour atteindre le sixième milliard, en 1999. Actuellement, dix ans après cette date, la population mondiale totalise près 6,8 milliards d’âmes. Il suffit de faire un tour sur le site de simulation breathingearth.net pour avoir une idée bien concrète de l’accroissement démographique planétaire. On y découvre un simple planisphère où se signalent en temps réel et par lieu les naissances et les décès qui y surviennent, avec un compteur qui les additionne au fur et à mesure. En moins de deux minutes passées sur le site, le vertige nous a pris devant ces chiffres: la population mondiale s’était vue, dans ce laps de temps, augmentée de 458 naissances et réduite de 159 décès, pour une différence positive de 299 individus. 

Pourtant, la machine démographique ne devrait pas s’emballer indéfiniment, croient aussi la plupart des experts, qui s’attendent à ce que la population se stabilise à partir de 2050, lorsque le nombre d’humains avoisinera 8 ou 9 milliards. D’après ces spécialistes, l’accroissement exponentiel que nous connaissons aujourd’hui cessera quand la plupart des pays auront achevé leur transition démographique et que les taux de natalité des pays en voie de développement se seront rapprochés de ceux des pays développés. 

Trop de monde sur la Terre? 

La question est donc surtout de savoir si les ressources de la planète sont suffisantes pour nous nourrir tous, maintenant avec 6,8 milliards d’habitants... et en 2050 lorsque ce nombre sera passé à 9 milliards. Question vitale s’il en est. Pour Thomas Legrand, professeur au département de démographie de l’Université de Montréal, les dés semblent presque jetés, et pas de la bonne manière. «Si ce que nous voudrions est une certaine qualité de vie pour tous, y compris pour les Indiens, les Chinois et les Africains, il faut se rendre à l’évidence que nous sommes déjà trop nombreux sur Terre, dit-il. Par contre, si nous sommes prêts à vivre collectivement dans un état de pauvreté absolue, dans la misère organisée, alors oui, la planète peut sans doute tenir 30 à 40 milliards d’êtres humains.» Hum... Merci pour les options! Autre réponse, celle de Cyrille Barrette, vulgarisateur et essayiste reconnu, professeur retraité du département de biologie de l’Université Laval: «Entre 4 et 5 milliards d’humains ne mangent pas à leur faim tous les jours. Non seulement la limite démographique acceptable est déjà dépassée, mais le pire reste à venir: dans les pays en voie de développement, la moitié de la population est âgée de moins de 15 ans. Comment se nourrira-t-elle quand elle commencera à se reproduire? Et même si l’on arrivait à nourrir tout le monde aujourd’hui, on ne ferait qu’empirer le problème puisqu’on se retrouverait avec encore plus d’enfants demain. La seule solution est de réduire notre natalité, non pas par la coercition, comme en Chine, laquelle mène à cet égard une politique condamnable, mais surtout par l’éducation des jeunes filles dans les pays en voie de développement.» 

Des outils radicaux 

Le vieux spectre de la surpopulation planétaire, né avec les théories de Thomas Malthus à la toute fin du XVIIIe siècle, à une époque où de mauvaises récoltes avaient engendré famine et détresse, fait son grand retour. En Grande-Bretagne même, à l'automne dernier, le conseiller spécial pour l’environnement Jonathan Porritt, à la tête de la Commission gouvernementale du développement durable, a plaidé en faveur d’une restriction des naissances à deux enfants par femme dans son pays. 

Aucun politicien n’a encore lancé un tel appel au Québec. Au contraire, la hausse de la natalité est un objectif qui semble y faire l’unanimité. En 2008, l’indice de fécondité de la province s’est élevé à 1,74 enfant par femme, en hausse par rapport aux années précédentes mais ne suffisant pas encore au renouvellement des générations, pour lequel cet indice devrait atteindre le chiffre de 2,1. On prévoit que la population québécoise commencera à décroître à partir de 2031, alors que les décès se mettront à dépasser en nombre les naissances. Cyrille Barrette estime néanmoins que la politique familiale du Québec est une aberration. «Nous parlons de dénatalité et nous avons des politiques natalistes, dit-il, mais c’est une perspective très égoïste et à courte vue. À l’échelle de la planète, faire des bébés, même chez nous, est une solution perdante pour la biosphère, en raison du coût écologique de chaque nouvel individu. D’autant plus que, du fait de notre mode de vie, l’empreinte écologique d’un seul enfant au Québec correspond à celle de 20 enfants au Bangladesh! 

Un bien triste record 

C’est sans doute le vrai problème. On l’a assez répété, l’Amérique du Nord est l’endroit de la planète où l’on pollue le plus. Toujours sur le site breathingearth.net, on peut voir les quantités de CO2 rejetées seconde après seconde par chaque pays dans l’atmosphère. En deçà de nos deux minutes de consultation du site, la planète avait émis 79 000 tonnes de gaz carbonique, dont 25 000 pour les États-Unis et le Canada, soit un tiers des émissions mondiales! Au Canada, chaque habitant émet en moyenne 18 tonnes de CO2 par an, presque autant que chaque résidant des États-Unis, qui en produit 19,5 tonnes. Un Bangladais n'en émet annuellement qu’un quart de tonne, c'est-à-dire environ 75 fois moins. En Suède, où les conditions climatiques et la densité de population sont comparables aux nôtres, chaque habitant rejette 6 tonnes de gaz carbonique par an, trois fois moins que nous. Et ce ne sont pas quelques bacs verts qui nous délogeront de notre place de dernier de la classe, selon Thomas Legrand, pour qui seule une réorganisation draconienne de la société pourrait inverser la tendance. «Bien sûr, il faut cesser de gaspiller, reconnaît-il, mais la démarche doit aller plus loin que le recyclage. Pour bien faire, il faudrait cesser de développer les banlieues, tripler les tarifs d'électricité afin d’inciter les gens à isoler leur maison, ou encore surtaxer le pétrole à tel point que le public opterait massivement pour le transport en commun...» Autant de mesures qui ne pourraient être adoptées qu’avec un soutien vigoureux de la population... ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle.

Préserver la liberté de choix 

Heureusement, tous les environnementalistes ne proposent pas le contrôle des naissances comme outil miracle pour sauver la planète. Pour Thomas Legrand, l’éducation des filles est importante pour les pays où le taux de fécondité est encore élevé mais une telle démarche vise le long terme. « Or, le temps presse », dit-il. De son côté, Iwao Hirose, professeur aux départements de philosophie et d’environnement de l’Université McGill, affirme qu’aucune politique de contrôle des naissances n’est justifiable en soi. «D’abord, si l’on prend l’exemple des résidants du Québec, à quoi bon faire un enfant de moins si c’est pour s’offrir un voyage de plus dans le Sud chaque année avec l’argent économisé?» ironise-t-il. Bien qu’il pense lui aussi que les consommateurs sont trop nombreux sur la Terre et que l'épuisement des ressources de la biosphère est une réelle menace pour notre avenir, il place surtout la liberté d'avoir ou non des enfants au premier rang des valeurs à respecter. «Je considère comme mauvaise toute politique familiale dont le but est de contrôler la démographie d’un pays, aussi bien pour réduire la population que pour l’augmenter. En revanche, toutes les politiques sont bonnes si leur objectif est de permettre une plus grande liberté de choix aux individus. Éduquer une jeune fille peut ouvrir son horizon et l’amener à réfléchir au fait qu’elle a d’autres options que d’élever une famille nombreuse. Dans certains cas aussi, quand un couple désire un enfant, un congé parental et des prestations peuvent rendre ce projet matériellement réalisable tandis qu’il ne l’aurait pas été autrement. La décision de procréer ou non relève d’une liberté individuelle fondamentale que la société doit protéger.» 

Ouf ! Mais alors, quelles seront les conditions de vie de l’humanité en 2050? Comme Thomas Legrand, Iwao Hirose croit que nos sociétés doivent accepter des changements radicaux pour survivre. «Notre système économique, nos politiques d’urbanisme et de transport, notre mode de vie, sont entièrement à revoir, dit-il. La tâche est certainement complexe et très ardue. Cependant, elle nous paraîtra moins vaste si nous commençons par le commencement: changer nos mentalités. Et j’ai confiance, car pour les jeunes, c’est déjà fait.» Ce qu’illustre à sa façon Laurie Maurais, qui déclare: «Dans mes habitudes de consommation, je fais déjà de mon mieux, comme la plupart de mes amis. J’achète peu de vêtements, autant que possible en textiles recyclés, j’ai énormément réduit ma consommation de viande. Je baisse mon chauffage l’hiver lorsque je m’absente, et ne le laisse jamais monter à plus de 19°C. J’utilise des mouchoirs en tissu. Je vis simplement. Parce qu’il ne suffit pas de parler, il faut aussi vivre en conformité avec ce qu’on dit.» Qu'on décide de mettre au monde zéro, un, deux ou même huit bébés! 

 

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Filles éduquées, moins de bébés! 

La scolarisation des filles a une influence cruciale sur l’indice de fécondité d’une population. «Il est certain qu’il existe une corrélation entre le fait que les petites filles sachent lire, écrire, qu’elles aient des notions de géographie, et leur décision d’avoir moins d’enfants quand elles arrivent à l’âge adulte, explique Cyrille Barrette, professeur retraité du département de biologie de l’Université Laval. Sans doute découvrent-elles qu’elles peuvent faire autre chose dans la vie que de mettre au monde des enfants. On a vu le même phénomène à l’œuvre au Québec: dans leur temps, mes deux grands-mères ont eu respectivement 16 et 22 enfants, probablement à cause des pressions sociales et religieuses. Elles s’étaient ainsi rendues, physiquement, à la limite de procréation de l’espèce humaine. De nos jours, le Québec est sous le seuil de renouvellement des générations. Et l’éducation des filles y a été pour beaucoup.» Enfin, même s’il croit nécessaire et urgente une diminution de la natalité mondiale, Cyrille Barrette est opposé à l’idée d’une quelconque législation à cet effet. «La décision d’avoir un enfant reste un choix intime, personnel, qui fait appel à notre instinct le plus profond et ne doit pas être soumis à une loi, dit-il. On constate que, lorsqu’elles sont instruites et libres, les femmes ont moins d’enfants. Et c’est valable dans tous les pays, qu’ils soient développés ou en voie de développement.»  

En Chine, la politique de l’enfant unique

La Chine a choisi la coercition, à la fin des années 1970, pour freiner sa démographie galopante. Objectif affiché: ne pas avoir dépassé 1,6 milliard d’habitants en 2050. Cette politique dite «de l’enfant unique» a abouti à une baisse spectaculaire du taux de fécondité, passé de 5,7 dans les années 1970 à 2 enfants par femme aujourd’hui. Si le pays se targue d’avoir apporté sa contribution à la lutte contre le réchauffement climatique en empêchant 300 millions de naissances, les conséquences individuelles et sociales d’une telle politique sont d’une violence inouïe: avortements, abandons et infanticides contre des petites filles, naissances non déclarées, stérilisations forcées et, désormais entre autres problèmes, pénurie de femmes, viols, prostitution, vieillissement de la population.               

  
 

 

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