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Pour les amateurs de jazz, Rémi Bolduc est un phénomène. La réputation de cet artiste plusieurs fois boursier, invité coutumier des festivals de jazz, va bien au-delà des frontières du Québec. De Kenny Werner à Michel Legrand, il a côtoyé les plus grands, a enregistré plus d’une dizaine d’albums, joue régulièrement partout au Canada et à New York, compose, arrange, écrit, enseigne aux universités McGill et Concordia. Son talent, sa vélocité, son souffle forcent l’admiration des critiques et des mélomanes les plus exigeants. Pourtant, rien dans l’enfance de ce virtuose de l’improvisation ne le prédestinait à une brillante carrière artistique. Né à Québec en 1962, Rémi Bolduc a été adopté quelques jours après sa naissance par un couple de gens modestes issus de la campagne. « J’ai toujours su que j’avais été adopté, précise-t-il. On m’avait dit que ma mère avait été violée et que mon père était mort, ce que j’ai cru pendant des années. » C’est dans la région de Saint-Hyacinthe que Rémi a passé son enfance et son adolescence, entre un père ouvrier, une mère débordée, une soeur aînée et une petite soeur à la santé fragile. «Nous n’avions pas vraiment d’amis dans le voisinage. Mon père ne se liait pas avec les voisins. Il travaillait de jour et de soir pour arriver à joindre les deux bouts. Ma mère nous élevait du mieux qu’elle pouvait. » À 6 ans, Rémi se casse un bras. Ses parents l’amènent dans un hôpital pour enfants de Montréal, où l’on doit l’anesthésier pour lui replacer les os. «J’avais peur, et j’ai fait promettre à mes parents de ne pas me laisser tout seul, raconte-t-il. Mais je me suis réveillé dans une chambre, à côté d’autres enfants alités — dont un qui n’avait pas de bras ! J’y suis resté trois jours, sans aucune nouvelle de mes parents. Les autres enfants avaient des visites, on leur apportait des friandises, des jouets. À la fin, leurs parents m’avaient pris en pitié et m’apportaient des cadeaux aussi ! » C’était comme ça. Et Rémi s’en accommodait. « Pour mes parents, dit-il, les docteurs, tout comme les prêtres et les notaires, étaient des gens exceptionnels. On ne devait pas leur poser de questions. De plus, pour eux qui venaient d’une campagne très éloignée, il était inconcevable de rester à Montréal plusieurs jours. Ils attendaient un appel, en espérant que tout irait pour le mieux. Mes parents ne pouvaient pas donner ce qu’ils n’avaient pas reçu. Ils venaient tous deux de familles nombreuses — 18 enfants du côté de ma mère, 14 chez mon père. Ma mère avait été élevée par l’une de ses soeurs. Mon père a dû quitter l’école en 4e année pour travailler à la ferme. Je crois qu’ils étaient laissés à eux-mêmes. »   

 

L’enfer, c’est les autres…

À l’aube de l’adolescence, Rémi est devenu ce qu’on appelle aujourd’hui un reject, et ce, dès le premier jour de la première année du secondaire. «Quand je suis entré à la polyvalente, j’avais 11 ans, se rappelle-t-il. J’étais petit, j’étais gros, j’avais des lunettes, je portais des pantalons extensibles trop ajustés, rapiécés avec des carrés de tissu désassortis. Le premier jour d’école, j’étais devant mon casier, j’ai voulu prendre mon sac qui était sur la tablette du haut, mais tout son contenu s’est déversé sur le sol. » Une petite bande d’élèves le regardaient en riant. L’un d’eux s’est détaché du groupe et s’est mis à piétiner ses cahiers, ses crayons, ses livres, salissant, déchirant et brisant tout. « J’étais tellement scandalisé, raconte Rémi, que j’ai sauté sur lui. Mais je ne savais pas du tout me battre. » Comble de malheur, ce fier-à-bras se trouvait être le chef de « la gang du centre-ville », un clan de petits voyous qui semaient la terreur. Rémi allait devenir, pour les années suivantes, leur souffre-douleur. « Pendant les activités sportives — pour lesquelles je n’avais AUCUN talent ! —, nous devions courir autour du gymnase. Je recevais des coups chaque fois que je passais à côté des gars de la “gang”. L’un d’eux m’obligeait à aller porter ses souliers d’éducation physique devant son casier, à la fin de la journée. Ça me retardait, et je manquais chaque fois mon autobus. Mais si je ne le faisais pas, il disait qu’il allait me battre. Je ne prenais pas de chances. » Rémi ne parlait pas de ses problèmes à ses parents. « Nous n’avions pas ce genre de conversations », dit-il. Quand son père voyait qu’il avait des ecchymoses sur le corps, il se fâchait et lui reprochait de ne pas savoir se défendre. En classe, le garçon réussissait tant bien que mal. « Je ne me souviens pas que mes parents m’aient jamais demandé comment ça allait à l’école ou si j’avais des devoirs à faire, raconte-t-il. Personne, chez eux, n’avait fait d’études. En deuxième secondaire, j’étais déjà allé plus loin dans ma scolarité que presque tous les membres de leurs deux familles. Je savais qu’ils m’aimaient, qu’ils me faisaient confiance, mais ça s’arrêtait là. Je devais me débrouiller seul. » Aujourd’hui, on parlerait d’intimidation à l’école, de négligence ou de manque d’encadrement à la maison. Mais à l’époque, on ne nommait pas ces choses-là.  

 

 

Passé composé

« Il y a eu un moment déterminant de mon enfance, se rappelle Rémi. J’avais 7 ans, je revenais de l’école, à pied, tout seul. Et j’ai soudain réalisé que j’étais une personne à part entière, une personne qui avait sa place dans le monde. J’étais quelqu’un, j’allais grandir, changer, devenir un adulte. » À partir de ce moment-là, l’enfant qu’il était s’est mis à poser sur sa vie un oeil extérieur. « Chaque fois que j’étais dans une situation difficile, que je me sentais mal, que j’avais de la peine, je me disais : ça va durer peut-être 24 heures, et après ce sera passé. Alors, j’attendais que ça passe. Comme quand on est dehors et qu’on a les mains gelées, l’hiver. On sait qu’on va rentrer à la maison et qu’après un instant, on n’aura plus mal. » Curieux de tout, Rémi cherchait à analyser les problèmes qui se présentaient à lui. « Lorsqu’un autre enfant était méchant, dit-il, je voulais comprendre pourquoi. Le garçon qui m’obligeait à aller porter ses souliers dans son casier, par exemple, je l’avais vu pleurer le premier jour de classe, seul dans son coin. J’en avais déduit qu’il devait être très malheureux. Moi, je n’avais à l’endurer que quelques minutes par jour. Lui, il était pris avec lui-même 24 heures sur 24 ! »

 

En troisième secondaire, les choses se sont mises à aller mieux. Tous les membres de la « gang du centre-ville » avaient laissé tomber l’école. Rémi n’avait plus à subir leurs sévices. Sa vie n’était plus un champ de mines. L’enfant qui avait du talent pour le chant, qui jouait de la flûte à bec et pianotait sur le petit orgue de ses parents a finalement découvert le saxophone grâce au cours de musique. « J’avais toujours aimé chanter, mais je n’avais jamais aimé la façon dont je chantais. Dès que j’ai soufflé dans un sax, je me souviens de m’être dit : cette fois, j’aime vraiment ma voix. »

 

Il avait 15 ans quand les musiciens d’un band formé d’élèves de cinquième secondaire lui ont demandé de se joindre à eux. Ils jouaient dans des cabanes à sucre, lors de fêtes, de mariages, et même dans des bals de finissants. « Dès que j’ai été sur une scène, j’ai senti que le regard des autres changeait. Je jouais de la musique aimée. Les professeurs qui me trouvaient cruche en maths me trouvaient bon, là. Les élèves étaient impressionnés. La musique a réellement changé ma vie. » Un jour, lorsque Rémi a eu 30 ans, ses parents adoptifs ont levé le voile sur les secrets qui entouraient sa naissance. Coup sur coup, il a appris qu’il avait des demi-frères et demi-soeurs; que sa mère naturelle était en fait sa cousine ; et que son père n’avait pas davantage violé sa mère qu’il n’était mort. Mais comme sa mère n’avait que 16 ans quand elle était tombée enceinte, ses parents l’avaient obligée à donner son bébé et évincé le père de la décision. Pourquoi avoir forgé cette histoire de viol ? « Je ne l’ai jamais su, avoue Rémi. À mon avis, ils pensaient que j’aurais moins de difficulté à accepter cette version. » Rémi a donc rencontré sa mère naturelle, qu’il n’avait encore jamais vue malgré ses liens familiaux. Elle lui a révélé le nom et les coordonnées de son père, mais il a mis six ans avant de se résoudre à le contacter. «Quand j’ai eu mon deuxième enfant, dit Rémi, j’ai éprouvé une sorte de nostalgie. J’ai pris le téléphone et je lui ai parlé. Nous avons pris rendez-vous. » Autant il ne s’était pas senti d’affinités avec sa mère naturelle, autant il s’est reconnu en son père biologique. « Raymond est un homme positif, curieux, qui aime apprendre et qui voit toujours le bon côté des choses, explique-t-il. De simple concierge, il est devenu président de son syndicat. Il a toujours des projets. Dans sa famille, il est l’un des seuls enfants à avoir réussi sur le plan professionnel. On se ressemble vraiment. Dans l’adversité, je trouve de l’énergie. Je deviens combatif. » Une attitude qui le sert dans tous les domaines de sa vie. « Quand je me sens moins bon, par exemple en musique, poursuit Rémi, je me dis que, si je m’en rends compte, ce n’est pas la preuve que je suis moins bon que la veille, c’est simplement le signe que j’évolue. Et que je peux encore m’améliorer. » Autrefois, on disait « faire contre mauvaise fortune bon coeur ». On parlait de coeur vaillant, d’optimisme, de verre à moitié plein. Aujourd’hui, on appelle ça la résilience. 

 

Propos recueillis par Marie-Claude Fortin

Magazine Enfants Québec, octobre 2008 

 

La résilience... ou l'art de rebondir

 

 

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